L'interdit et les règles

Cette période de confinement imposé nous confronte à l’interdit, aux limites, aux règles, posés par le parent symbolique face à un danger invisible. Nous sommes aussi confrontés à la frustration, au principe de plaisir qui ne peut être satisfait.

Chacun répond à cette confrontation selon son vécu face à la frustration et à l’angoisse de mort. Comme l’adolescent dans sa phase de rébellion, certains vont tenter de braver l’interdit, se croyant plus fort que le danger qu’il ne voit pas, au même titre qu’un adolescent pourrait dire aux parents « Arrêtez de vous inquiéter pour moi, il n’y a pas de danger, tout ira bien ! ». Il est d’ailleurs bien difficile de leurs faire entendre la nécessité de ce confinement aujourd’hui… Dans ce cas, il y a la croyance que le parent s’inquiète pour rien, qu’il exagère, voir même, qu’il cherche à l’embêter, voir à lui faire du mal. Cette position, nous le voyons notamment sur les réseaux sociaux, est omniprésente chez bon nombre d’adulte. 

D’autres vont réagir de manière plus diplomatique, conscient de l’enjeu actuel, tentant de voir le côté « positif » de la situation, comme l’occasion notamment de faire ce dont nous n’avons pas le temps d’ordinaire de faire.

D’autres encore, essaient de marchander, « Sur cette plage, finalement je suis seul, non ? Où est le danger ? », «Confinement, ok, mais dans un endroit agréable où l’on va pouvoir sortir»…

Comme l’enfant qui essaie de négocier l’interdit, marchander, convaincre, séduire.

Et puis, il y a ceux qui sont sur le front, voient, sentent, soignent, qui tentent de réveiller les autres, «Si ! le danger existe ! », de raisonner ceux qui ont peur de grandir, de prendre sur soi, d’accepter le bien fondé d’un interdit, d’une limite, d’une frustration, comme une ouverture sur autre chose.

L’expérience de la vie nous refait passer, inlassablement, sur les étapes de la vie, de l’évolution humaine. Elle nous donne l’occasion de se libérer d’une étape dans laquelle nous sommes restés coincer, l’étape de l’enfance, « je ne suis pas responsable », l’étape de l’adolescence « je suis plus fort que tout le monde », l’étape de l’adulte qui apprend de ses expériences et découvre qu’il n’est pas tout puissant.

Bon cheminement à vous !

Marion Bérigaud, psychologue clinicienne

 

L’enfant, face à la mort, « nie sa propre impuissance face à la mort en modifiant sa réalité intérieure : l’enfant croit qu’il est quelqu’un de spécial, croit en son omnipotence, son invulnérabilité et dans l’existence d’une force ou d’un être extérieur qui le délivrera du destin qui attend tous les autres (…) les mécanismes de déni (face à la mort) font partie intégrante de notre vie et de la structure de notre personnalité » Irvin Yalom

 

 

30-03-2020, Antibes

 

Et libérons alors la parole de cet enfant qui depuis quelques jours s’est réveillé en nous… Un enfant qui a la chance d’être devenu adulte…

Un adulte-enfant alors, qui a incorpore les codes de bonne conduite… des codes qu’il sait quand-même gérer en fonction de la situation… Car ce n’est pas la première fois que cet enfant-adulte se trouve confronté à des envies de transgression pour assouvir son besoin de sortir de l’ordinaire… un besoin que l’on a appris à condamner depuis le plus jeune âge... Les plus ruses ont également compris que la transgression « en soi » n’existe pas, c’est de la pure fiction, et c’est la sanction associée à une règle qui crée le Déviant. Jusqu’à là, vive les transgressions car elles ont permis à l’histoire sociale de faire son chemin, et nombre de libertés qu’aujourd’hui on ne songerait même pas de condamner, ont été à l’origine de bains de sangs jusqu’il y a une poignée de décennies.  

Mai cette fois-ci le côté analytique individuel est confronté aux structures les plus profondes qui administrent l’ordre social. Et là l’enfant tout seul est perdu, car il n’a pas encore intégré les structures latentes du pouvoir politique. L’enfant a peur… et il se tourne alors vers son copain le plus proche, l’adulte...      

Cette époque est une « première fois » pour presque trois générations et réveille l’archétype de la Nation totalitaire, où tout est contrôlé par le regard du Léviathan. Cette entité bien dissimulée mais qui agit toujours avec la main droite des institutions les plus proches de l’enfant-adulte (ou du peuple, si l’on préfère). Des institutions que nous avons appris à bafouer car désormais elles étaient perçues comme des marionnettes malicieusement gérées par la main invisible de la doctrine neoliberiste… celle qui met l’individu au centre de la biographie sociale et historique d’un contexte donné à une époque précise… celle qui a anéanti le rôle de la communauté comme réfèrent des joies et des malheurs de notre vie… celle qui est arrivée à instiller la croyance que la vie est avant tout une affaire de l’individu.

Et c’est en cette période aussi étrange que l’enfant-adulte re-devient conscient que tout seul ne peut aller chez nulle part. C’est en cette période que la doctrine de l’individu tout-puissant doit re-apprendre à se tourner vers les dimensions collectives de base. C’est en cette période que le Léviathan pourrait se libérer de la main invisible de la doctrine neoliberiste… et s’adresser aux personnes comme des individualités qui cherchent en premier lieu la protection et le soutien des institutions… des institutions qui doivent re-apprendre à regarder le citoyen comme une individualité sociale… qui ne peut rien faire si sa singularité faite d’émotions solidaires n’est pas prise en compte.      

La guerre que nous vivons nous apprend que la toute-puissance du rationalisme individuel est mise à genou par un ‘‘ennemi’’ qui n’est même pas visible à l’œil nu…

Que les frustrations et les transgressions de cette période re-apprennent à l’enfant-adulte le rôle indispensable du social afin de pouvoir réaliser ses projets… des projets avant tout alimentés par un désir d’humanité.